La cryptomonnaie ne constitue pas une alternative pour les pays africains (Eric ELOUNDOU) .
- Admin
- 20 juin 2021
- 6 min de lecture

Face à la flambée du phénomène des cryptomonnaies formellement proscrites par de nombreuses autorités monétaires et finacières africaines , en occurrence la Commission de Surveillance du Marché Financier de l'Afrique Centrale (COSUMAF) , la rédaction d'ECOBUSINESS a sollicité le décryptage de l'analyste financier Eric ELOUNDOU NGAH* sur les risques et/ou opportunités des cryptomonnaies en Afrique .
1- Comment définissez-vous la crypto-monnaie et expliquez sa percée fulgurante à travers le monde?
Les sources accessibles en ligne définissent la cryptomonnaie, dite aussi cybermonnaie, ou encore cryptoactif, cryptodevise, monnaie cryptographique, comme une monnaie émise de pair à pair, sans nécessité de banque centrale, utilisable au moyen d'un réseau informatique décentralisé. Elle utilise des technologies de cryptographie et associe l'utilisateur aux processus d'émission et de règlement des transactions.
Au 9 mai 2021, selon CoinMarketCap, il existe 5 023 cryptomonnaies, pour une valeur de 2 031 milliards d’euros, soit FCFA 1 332 336 milliards. Cela correspond à près de 300 fois la masse monétaire en circulation au Cameroun et atteste effectivement de la percée fulgurante de la cryptomonnaie, facilitée par la pénétration extrêmement rapide des technologies de l'information et de la communication dans diverses activités et usages des populations, à travers les téléphones portables.
De plus, il s'agit là d'une forme de monnaie qui échappe totalement au contrôle des autorités monétaires et donc des pouvoirs publics, compte tenu de son caractère novateur et des contraintes technologiques qu'elle impose pour son émission, sa gestion et son contrôle. On peut donc comprendre la volonté et l'engouement de ceux qui souscrivent à cette monnaie, motivés pour certains par l’appât du gain et pour d’autres un esprit de révolte et de résistance face à ce qu’ils considèrent comme une domination, voire un abus de pouvoir de la part des autorités monétaires, qui limitent de fait la liberté de commercer ou d’effectuer diverses transactions financières à travers le monde.
Malheureusement, cette démarche ouvre la porte à toutes sortes d’abus et d’activités illicites, dès lors que le principe même de l’autorité et donc de la garantie des droits des uns et des autres est bafoué.
Pour contrer ce mouvement aux tendances anarchiques, certains pays, comme la Chine et le Venezuela, ont créé eux-mêmes, à travers leur banque centrale, leur propre cryptomonnaie. Dans le cas de la Chine, il s'agit du e-yuan, dont les autorités font la promotion, d’une part pour faire face à la concurrence des plateformes offrant la cryptomonnaie décentralisée ; et d’autre part, anticiper les conséquences néfastes que pourraient entraîner de telles activités sur les plans stratégique, socio-politique, économique et financier.
Le e-yuan doit remplacer le yuan, la devise nationale chinoise, sous sa forme physique, en sachant que contrairement à la cryptomonnaie décentralisée, les deux monnaies conservent la même fonction.
2- Dans un communiqué publié le 27 mai 2021, la COSUMAF constate la récurrence des activités de plusieurs acteurs, qui proposent d'investir et de placer des fonds contre des promesses de rendements élevés, sans disposer des agréments nécessaires ou qui proposent des trading d'options sans y être autorisés. Ledit communiqué survient après l’alerte de la même institution en octobre 2020 sur les communications d’offres de crypto-actifs. Malgré ces alertes, les activités liées aux crypto-monnaies semblent bien effectives et prospères au Cameroun. Quel regard portez-vous sur la frénésie liée à la cryptomonnaie dans nos pays africains ?
Je tiens d’abord à vous remercier pour l’opportunité que vous nous offrez, afin de sensibiliser et d’éclairer les usagers relativement aux risques qu’ils encourent en participant à ces opérations.
En effet, contrairement à la monnaie classique qui est adossée à un certain nombre de garanties institutionnelles couvertes par les autorités et liées à l’économie réelle de chaque pays ou région, la cryptomonnaie décentralisée est totalement virtuelle et ne repose que sur l’infrastructure informatique et algorithmique financée et maintenue par des personnes morales ou physiques non agréées par les autorités. Ce qui signifie que celles et ceux qui investissent leur épargne dans la cryptomonnaie décentralisée ne bénéficient d’aucune forme de couverture ou de protection en cas de sinistre ou d’escroquerie avérée, comme il est régulièrement constaté aussi bien au Cameroun que dans d’autres pays.
La cryptomonnaie est devenue principalement l’objet de spéculation, car elle sert moins à faciliter les transactions commerciales et financières, qu’à générer des gains substantielles du fait d’une progression vertigineuse de sa propre valeur, provoquée elle-même par le volume de transactions, parfois opportunément et artificiellement entretenu par ceux qui dirigent ces plateformes. De telles bulles spéculatives ont tendance à exploser de façon répétitive, provoquant des pertes incommensurables pour les épargnants.
Il s’agit là d’un système plus élaboré de la Pyramide de Ponzi, qui est un montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Sauf qu’ici, le prétendu investisseur (l’épargnant motivé par la cupidité nourrie par les taux de rémunération affolant) est prévenu au départ du risque de perte liée aux fluctuations du cours de la cryptomonnaie.
Par conséquent, une fois qu’on a fait croire que le système marche bien en rémunérant grassement les premiers investisseurs, et que l’on a encaissé suffisamment de Francs CFA réels en contrepartie d’une monnaie virtuelle qui peut disparaitre simplement en éteignant des serveurs, les promoteurs de ces plateformes quittent la scène et sont libres de vaquer tranquillement à d’autres occupations, même s’ils ont provoqué des pertes astronomiques à leurs clients. C’est certainement pour leur sécurité qu’ils prennent généralement la fuite, afin d’échapper au lynchage par les personnes abusées, si d’aventure les autorités ne les auraient pas appréhendés avant.
Il faut que les populations sachent que l’appel à l’épargne publique est réglementée et s’opère exclusivement à travers des établissements dûment agréés par la Commission de Surveillance du Marché Financier de l’Afrique Centrale (COSUMAF), au même titre les dépôts en comptes courants ou d’épargne auprès des institutions financières sont protégés par la Commission Bancaire d’Afrique Centrale (COBAC) qui agrée ces dernières après autorisation de l’autorité monétaire nationale, représentée par le Ministère des Finances. Il faut donc toujours exiger des organismes qui sollicitent l’épargne de présenter les références de leur agrément avant d’y investir, et s’assurer soi-même de la pertinence de l’objet de cet investissement et sa rentabilité.
3- Malgré la prolifération d’opérateurs informels des crypto-monnaies, les pays africains semblent rétifs à s’arrimer à cette donne notamment sur le plan règlementaire. Les raisons de cette réticence ?
Il convient de rappeler ici que l’émission de la cryptomonnaie repose sur des infrastructures et des technologies particulièrement complexes et coûteuses, qui présentent des risques et des exigences de sécurité tout aussi coûteux.
Comparées aux monnaies pourvues d'un cours légal émises par des institutions financières ou gardées en espèce, les cryptomonnaies sont gérées par un registre (ou grand livre de comptes) consultable par tous les intervenants à travers la blockchain (technologie de stockage et de transmission d'informations sans organe de contrôle), qui répertorie l'ensemble des transactions depuis l'origine.
L’arrimage des pays africains consisterait d’une part, à s’approprier cette technologie et à créer des cryptomonnaies centralisées comme la Chine ; et d’autre part, à créer un cadre institutionnel permettant de réglementer et de contrôler les opérations y afférentes, afin d’éviter des abus de toutes sortes.
Dans le premier cas de figure, cela appelle des moyens techniques et financiers qu’il ne semble pas opportun de mobiliser dans le contexte socioéconomique actuel des pays africains, notamment de la zone subsaharienne, compte tenu du fait qu’il existe déjà une alternative très efficace à travers le mobile money. Ce dernier est développé par les opérateurs privés et bénéficie déjà d’un encadrement réglementaire opérant, qui permet à toutes les parties prenantes de tirer profit de cette monnaie électronique en toute sécurité.
Dans le second cas de figure, il importe d’insister sur la différence fondamentale qui existe entre l’utilisation de la cryptomonnaie pour effectuer des transactions commerciales (achats en ligne par exemple), et la mobilisation de l’épargne publique en contrepartie d’un investissement spéculatif sur la cryptomonnaie. En effet, l’utilisation de la cryptomonnaie pour effectuer des transactions commerciales est libre, car il s’agit d’opérations purement privées qui n’appellent pas une réglementation particulière, mais qui sont néanmoins encadrées à travers les textes relatifs à la protection des consommateurs.
Lorsqu’il s’agit de la mobilisation de l’épargne publique, c’est-à-dire qu’une personne physique ou morale sollicite publiquement les fonds pour un investissement, la réglementation du marché financier s’applique automatiquement. A cet effet, le cadre réglementaire est bel et bien élaboré. C’est ce qui justifie les différentes interventions de la COSUMAF, qui a le pouvoir de contrôle et de sanction, avec l’appui des autorités locales.
4- La cryptomonnaie : alternative viable au FCFA ?
Eu égard à tout ce qui précède, la cryptomonnaie ne constitue pas une alternative viable pour les pays africains, dans le contexte actuel, et encore moins une alternative au FCFA. Quand bien même cela aurait été opportun, on pourrait envisager le e-CFA, comme en Chine, car la problématique de la monnaie ne repose pas tant sur son historique ou sa dénomination. C’est davantage le poids économique qu’elle représente à travers les transactions qu’elle nourrit, qui détermine sa valeur et son impact géopolitique. En l’occurrence, le défi majeur de tous les pays de la zone franc, reste la transformation structurelle des économies, à travers la densification des activités productrices et l’industrialisation.
Interview réalisée par Serge SEPPOH.

*ERIC ELOUNDOU NGAH est actuellement Directeur Général du CABINET ELESYST qu’il a fondé en 2005, et à travers lequel il pilote plusieurs entreprises. Le Groupe d’entreprises dont il a la charge emploie près de 700 employés au Cameroun. Il est par ailleurs administrateur indépendant auprès de la Banque Camerounaise des PME et administrateur du Groupement patronal Entreprises du Cameroun (E.CAM). Il a travaillé comme cadre de banque auprès du Crédit Lyonnais Cameroun entre 2000 et 2005. Chargé de cours d’Analyse Financière en Master Banque et Finance de l’UCAC, niveau I et II, depuis 2009,



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